Le 23 septembre 2026, devant la 81e Assemblée générale des Nations unies à New York, le président kényan William Ruto a consacré une part centrale de son intervention à la réforme du système multilatéral, en reliant la représentation de l’Afrique dans les instances politiques internationales aux déséquilibres de l’architecture financière mondiale.
Premier axe : il a demandé une réforme du Conseil de sécurité afin de garantir à l’Afrique une représentation permanente et équitable, avec les prérogatives attachées à ce statut. Cette revendication s’appuie sur un constat simple : l’Afrique est pleinement concernée par les décisions internationales de paix et de sécurité, sans disposer aujourd’hui d’un siège permanent au sein de l’organe qui les prend. Ce premier point déplace donc la question de la représentation : il ne s’agit plus seulement d’être entendu dans les institutions internationales, mais de participer durablement aux espaces où se prennent les décisions les plus structurantes.
Deuxième axe : il a parallèlement appelé à une réforme de l’architecture financière internationale, en mettant notamment en avant les conditions de financement, le coût du capital, l’accès aux financements de long terme et les mécanismes permettant de mobiliser davantage de capitaux pour le développement. Le rapprochement est significatif : pour Nairobi, la question du pouvoir international ne se limite pas au Conseil de sécurité ; elle concerne aussi les institutions qui contribuent à déterminer les conditions économiques dans lesquelles les États peuvent financer leur développement.
Troisième axe : cette demande de réforme extérieure s’accompagne d’un appel à davantage de responsabilité des États, notamment dans la gestion de la dette, la qualité des institutions et la préparation de projets capables d’attirer des financements. Le discours ne construit donc pas seulement une opposition entre les institutions internationales et les États africains : il établit aussi un lien entre réforme du système mondial et consolidation des capacités nationales.
Le discours du président intervient dans un contexte où la réforme du Conseil de sécurité demeure une question ancienne du multilatéralisme, alors que les négociations intergouvernementales engagées depuis 2009 n’ont toujours pas produit de modification de sa composition.
Mais l’intervention de 2026 prend davantage de sens lorsqu’on la replace dans la continuité de la diplomatie kényane.
Quelques mois auparavant, lors du sommet Africa Forward de mai 2026 à Nairobi, le président avait déjà présenté l’absence de représentation permanente de l’Afrique au Conseil de sécurité comme un problème de légitimité du système multilatéral et insisté sur la nécessité de renforcer l’autonomie africaine en matière de paix et de sécurité.
En mai 2026, à l’issue de la 4e session du comité de pilotage sur la réforme institutionnelle de l’Union africaine qu’il préside, il avait également défendu le renforcement des institutions continentales, la mobilisation des ressources africaines et un recours accru aux institutions financières africaines pour soutenir les priorités de l’Agenda 2063.
Il existe donc une continuité entre les deux niveaux. D’un côté, Nairobi demande une transformation des institutions internationales. De l’autre, le Kenya défend parallèlement le renforcement des capacités institutionnelles et financières africaines.
C’est cette double dynamique qui donne au discours de New York une portée plus large qu’une simple revendication de siège.
Il ne pose pas seulement la question de savoir qui siège autour de la table. Il pose aussi, implicitement, celle de savoir avec quelles capacités les acteurs arrivent autour de cette table. C’est probablement ici que se situe l’enjeu central du discours.
Il met en évidence une contradiction entre le principe d’égalité souveraine des États et une architecture internationale dans laquelle les capacités d’influence restent profondément différenciées.
L’Afrique est concernée par les décisions du Conseil de sécurité, par les conditions du financement du développement, par les négociations climatiques et par les grandes transformations économiques mondiales. Pourtant, elle ne dispose pas toujours d’une capacité institutionnelle équivalente pour peser sur les règles qui encadrent ces décisions.
La question n’est donc plus simplement celle de la présence. Elle devient celle de la capacité d’action derrière la présence. C’est ici qu’une réflexion complémentaire s’impose. On dit souvent que le miel attire les abeilles. La métaphore peut sembler simple, mais elle permet de poser autrement la question de la place de l’Afrique dans le système international.
Depuis des décennies, les États africains demandent davantage de représentation, de financements, d’investissements, de transferts de technologies ou une meilleure prise en compte de leurs intérêts dans les institutions internationales.
Ces revendications ne rendent pas moins nécessaire la réforme de ces institutions. Mais elles soulèvent une question parallèle : que se passerait-il si l’Afrique travaillait simultanément à renforcer ce qui constitue sa propre capacité d’attraction et de négociation ?
Des marchés régionaux plus intégrés. Des infrastructures continentales plus solides. Des institutions publiques plus efficaces. Des systèmes éducatifs capables de produire les compétences nécessaires. Des marchés financiers plus profonds. Des entreprises africaines capables de se développer à l’échelle continentale. Des chaînes de valeur permettant de transformer davantage les ressources sur place. Une mobilisation plus importante des recettes intérieures.
Autrement dit, il ne s’agirait pas seulement de demander aux « abeilles » de venir vers le miel. Il faudrait aussi construire le miel.
Cette idée ne signifie évidemment pas que les institutions internationales s’intéresseraient à l’Afrique uniquement parce qu’elle deviendrait économiquement puissante.
Elle signifie plutôt qu’une Afrique disposant de marchés plus intégrés, de capacités productives plus importantes, de ressources financières mieux mobilisées, de compétences technologiques plus fortes et d’institutions continentales plus solides entrerait dans les négociations internationales avec un autre rapport de force.
La réforme extérieure et la consolidation intérieure deviennent alors deux dimensions d’un même problème. Car une place à la table peut être obtenue par une réforme institutionnelle. La capacité à peser sur ce qui se décide autour de cette table doit aussi se construire.
C’est là que le discours du président devient particulièrement intéressant : la réforme du système international ne peut pas être dissociée de la question de la puissance réelle dont disposent les États africains pour faire entendre leurs intérêts.
La véritable question n’est donc peut-être pas seulement : comment obtenir davantage de voix ? Elle est aussi : comment construire suffisamment de capacités pour que cette voix ait un poids durable ?
Pour la diplomatie africaine, le discours du président contribue à rapprocher deux agendas qui sont souvent traités séparément : la réforme de la gouvernance mondiale et la construction de capacités africaines.
Le premier concerne la représentation : Conseil de sécurité, institutions financières internationales, mécanismes de décision et participation africaine à la définition des règles.
Le second concerne les fondations internes de cette représentation : intégration économique, infrastructures, mobilisation des ressources, institutions financières africaines, capital humain, technologie et capacité productive.
Cette articulation est déjà visible dans l’agenda défendu par le chef de l’État au niveau continental, notamment lorsqu’il appelle à renforcer les institutions de l’Union africaine et à mobiliser davantage les ressources et institutions financières africaines.
Trois trajectoires peuvent alors être envisagées.
- La première consisterait à obtenir une représentation africaine accrue dans les institutions internationales sans transformation équivalente des capacités économiques et institutionnelles du continent.
- La deuxième privilégierait la consolidation interne : marchés africains plus intégrés, ressources mieux mobilisées, infrastructures renforcées et institutions plus autonomes, tout en poursuivant les réformes du système international.
- La troisième chercherait à faire avancer simultanément les deux dimensions : transformer les règles de gouvernance mondiale tout en construisant les capacités africaines nécessaires pour peser davantage sur ces règles.
C’est probablement cette dernière articulation qui donne toute sa profondeur à la question posée par le président.
Car si l’Afrique obtenait demain une représentation permanente au Conseil de sécurité, une question resterait entière : disposerait-elle de toutes les capacités nécessaires pour transformer cette représentation en pouvoir d’action collectif ?
La question concerne également les relations du Kenya avec ses partenaires.
Un pays qui réclame une réforme du système international tout en développant ses propres capacités économiques, financières et institutionnelles ne se situe pas exactement dans la même position qu’un État qui dépend principalement de décisions prises ailleurs.
La construction de capacités ne supprimerait pas les interdépendances internationales. Elle pourrait cependant modifier leur nature. L’objectif ne serait plus de se retirer du système international, mais d’y entrer avec davantage de capacité de négociation.
Et c’est peut-être là que la métaphore du miel trouve sa limite mais aussi son intérêt : l’Afrique n’a pas vocation à attendre que les autres découvrent sa valeur ; elle peut aussi travailler à créer les conditions économiques, humaines, institutionnelles et technologiques qui rendent cette valeur plus difficile à ignorer.
La question de William Ruto dépasse finalement la seule composition du Conseil de sécurité.
Elle interroge la nature même de la puissance dans un système international où la souveraineté juridique ne garantit pas nécessairement une capacité équivalente à influencer les décisions.
Réformer la table reste donc une question institutionnelle. Mais construire les capacités permettant de peser autour de cette table relève d’une autre responsabilité, qui appartient aussi aux États africains eux-mêmes.
Alors, l’enjeu pour l’Afrique est-il seulement d’obtenir une place à la table, ou de construire suffisamment de puissance collective pour que sa présence à cette table puisse réellement changer ce qui s’y décide ?







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