New York, 22 septembre 2026.
Dans la grande salle de l’Assemblée générale des Nations unies, la 81e session entre dans son moment le plus exposé : celui où les chefs d’État, de gouvernement et hauts représentants viennent présenter au monde leurs priorités. Cette année, le décor diplomatique tient en une formule : « Restaurer la confiance, gérer la transformation : une Organisation des Nations Unies au service de tous ». Pendant plusieurs jours, la planète va donc parler de confiance, de transformation, de paix, de développement et de cette vieille promesse d’un ordre international capable de servir autre chose que les rapports de force.
Pour l’Afrique, pourtant, une question traverse toutes les autres : comment peser davantage dans les décisions du monde lorsque les moyens de décider restent encore, pour une large part, dispersés hors du continent ?
Huit ans plus tôt, à cette même tribune, le président rwandais Paul Kagame avait formulé le problème autrement. En 2018, il constatait que les divisions et les dysfonctionnements internes empêchaient encore l’Afrique de défendre efficacement ses intérêts communs. Sa formule avait marqué : le continent, disait-il, avait confié à d’autres la responsabilité de son avenir « non pas par la force, mais par défaut ». Dans le même discours, il voyait dans une coopération africaine plus étroite et dans la Zone de libre-échange continentale africaine les instruments d’un changement de trajectoire.
Le propos ne concernait donc pas seulement le commerce. Il touchait à quelque chose de plus vaste : la souveraineté.
Car être souverain ne signifie pas uniquement posséder un drapeau, un siège aux Nations unies et un gouvernement reconnu. Cela signifie aussi pouvoir décider de ce que l’on produit, de ce que l’on transforme, de ce que l’on échange et de la manière dont on finance son développement.
Depuis 2018, le vocabulaire africain s’est d’ailleurs déplacé. La revendication d’une plus grande place dans les institutions internationales demeure, mais elle s’accompagne désormais d’une autre exigence : maîtriser davantage les instruments qui permettent réellement d’occuper cette place.
Durant cette 81e Assemblée générale, les priorités africaines mises en avant au sein des Nations unies vont précisément dans cette direction : réforme de la gouvernance mondiale et de l’architecture financière, industrialisation, création de valeur autour des minerais critiques, financement du développement et sécurité.
Autrement dit, la question n’est plus seulement : qui décide pour l’Afrique ? Elle devient aussi : avec quoi l’Afrique décide-t-elle ?
La nuance est essentielle. Car une souveraineté politique peut rapidement se retrouver limitée lorsque les infrastructures, les capitaux, les technologies ou les chaînes de valeur nécessaires à son exercice dépendent largement d’autres acteurs.
C’est là que le grand discours sur la souveraineté quitte les tribunes pour rejoindre les routes, les ports, les banques, les usines et les postes-frontières. Le commerce offre l’exemple le plus concret. La Zone de libre-échange continentale africaine porte l’ambition de transformer une mosaïque de marchés nationaux en un espace économique beaucoup plus intégré. Mais un marché continental ne naît pas simplement d’un accord signé entre gouvernements. Il faut des routes pour y circuler, des ports pour y faire passer les marchandises, de l’énergie pour produire, des normes compatibles, des procédures prévisibles et des moyens de paiement capables de suivre le mouvement. Sur une carte, deux pays africains peuvent être voisins. Pour une marchandise, la distance peut pourtant se compter en heures d’attente, en formalités et en coûts supplémentaires. C’est ici que la souveraineté prend une forme moins spectaculaire.
Elle peut tenir dans un poste-frontière.
Un camion attend. Un document manque. Une norme diffère. Une procédure recommence. Et soudain, la grande idée d’un marché africain commun se mesure en kilomètres de file.
La scène paraît presque banale. Elle ne l’est pas.
Car la capacité d’un commerçant à faire passer légalement ses marchandises d’un pays africain à un autre, celle d’une entreprise à recevoir un paiement transfrontalier ou celle d’un producteur à accéder à un marché voisin sont autant de formes très concrètes de souveraineté économique.
L’intégration commence donc bien avant le marché. Elle commence par la possibilité de circuler.
C’est aussi pour cela que la numérisation, les infrastructures et les systèmes de paiement prennent une importance nouvelle dans le débat continental. Réduire les barrières non tarifaires, simplifier les procédures, harmoniser les réglementations et faciliter les paiements ne relève plus seulement de la technique. Ce sont les conditions matérielles d’une intégration qui voudrait enfin devenir quotidienne.
Cette évolution apparaît également dans les discours africains à l’ONU. En septembre 2025, le président ghanéen John Dramani Mahama déclarait devant la 80e Assemblée générale que « l’avenir est africain », tout en liant cette affirmation à des demandes très concrètes : réforme de l’ONU, meilleure représentation de l’Afrique au Conseil de sécurité et transformation du système financier international.
Le message est révélateur. L’Afrique ne demande plus seulement à être entendue. Elle demande à participer davantage à la définition des règles. Mais cette revendication extérieure ramène inévitablement à une question intérieure : le continent est-il capable de construire les moyens économiques de cette ambition ?
C’est précisément là que le parcours rwandais permet de mesurer le déplacement du débat.
En 2026, Paul Kagame n’est pas lui-même présent à la 81e Assemblée générale : le pays est représenté au plus haut niveau par le Premier ministre Justin Nsengiyumva. Mais l’évolution des priorités défendues par Kigali prolonge une partie de la réflexion engagée depuis plusieurs années. À New York, le Rwanda met notamment en avant son agenda numérique et l’ambition de voir les Africains devenir non seulement utilisateurs, mais aussi créateurs et propriétaires de technologies, de plateformes et de solutions d’intelligence artificielle.
Le changement de vocabulaire est discret, mais il dit beaucoup. En 2018, il fallait reprendre la responsabilité de son avenir. En 2026, il faut aussi posséder les outils avec lesquels cet avenir sera construit.
Cela signifie produire davantage. Transformer davantage. Financer davantage. Contrôler davantage de chaînes de valeur. Développer ses infrastructures. Construire ses propres capacités technologiques. Transformer ses ressources avant leur exportation. Et surtout, faire en sorte que l’intégration africaine ne reste pas une ambition prononcée dans les sommets, mais devienne une réalité visible dans les entreprises, les marchés, les ports et les frontières. C’est ici que le discours sur la souveraineté rencontre sa difficulté la plus concrète.
L’Afrique réclame davantage de poids dans les institutions mondiales. Elle dispose pour cela d’arguments démographiques, économiques et stratégiques considérables. Mais plus elle revendique une capacité d’action collective à l’extérieur, plus une exigence apparaît à l’intérieur : être capable d’agir collectivement.
Il ne suffit donc pas de demander une place à la table.
Encore faut-il pouvoir y arriver avec ses propres produits, ses propres capitaux, ses propres technologies et ses propres moyens de circulation.
La question douanière, souvent abandonnée aux pages techniques des politiques commerciales, devient alors profondément politique. Une frontière n’est pas seulement une ligne sur une carte. Elle détermine la vitesse à laquelle circulent les marchandises, le coût d’un produit, la compétitivité d’une entreprise et, à terme, la possibilité même de construire un marché commun.
C’est peut-être là que le message du président Kagame en 2018 retrouve toute son actualité. Reprendre la responsabilité de son avenir ne signifie pas seulement parler d’une voix plus forte à New York. Cela signifie aussi construire, à l’intérieur du continent, les moyens matériels de cette voix.
En huit ans, la question s’est donc déplacée :
- En 2018 : reprendre la responsabilité.
- En 2025 : réclamer davantage de représentation et de pouvoir dans l’ordre international.
- En 2026 : maîtriser davantage ce qui permet effectivement de produire, financer, transformer et décider.
Le fil est le même. Mais il devient plus concret. Car une Afrique qui veut peser sur les règles du monde devra aussi pouvoir organiser ses propres échanges. Une Afrique qui veut transformer ses ressources devra pouvoir financer ses industries. Une Afrique qui veut parler de souveraineté numérique devra pouvoir produire ses technologies. Et une Afrique qui veut devenir un marché continental devra, tôt ou tard, rendre ses frontières suffisamment fluides pour que cette idée cesse d’être seulement une carte sur un mur. Décider. Produire. Transformer. Financer. Commercer. Posséder.
C’est peut-être dans cette succession de verbes que se mesure désormais la souveraineté.
Pas seulement dans les discours prononcés à New York. Mais dans ce qui se passe, quelques milliers de kilomètres plus loin, lorsqu’un camion arrive à une frontière africaine avec une marchandise africaine destinée à un autre marché africain.
Car la frontière la plus difficile à franchir n’est peut-être plus celle qui sépare l’Afrique du reste du monde.
Ce sont encore celles qui séparent les Africains entre eux.







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