Julius Maada Bio à l’ONU : la paix peut-elle être financée sans créer une nouvelle dépendance ?

Le 22 septembre 2026, devant la 81e Assemblée générale des Nations unies à New York, le président de la Sierra Leone, Julius Maada Bio, a défendu une conception de la paix reliant sécurité, développement, financement international, dette et transformation économique de l’Afrique.

Trois idées structurent son intervention.

Premièrement, la paix ne peut pas reposer uniquement sur la réponse militaire. Le président souligne que les dépenses militaires mondiales ont atteint près de 2 900 milliards de dollars en 2025 et soutient que pauvreté, exclusion, chômage et faiblesse institutionnelle doivent également être traités pour construire une paix durable.

Deuxièmement, le système financier international doit offrir davantage de marge aux pays en développement. Il appelle à une meilleure représentation, à des financements abordables et à un meilleur traitement de la dette, ce qui place la question du financement au cœur de sa conception du développement.

Troisièmement, l’Afrique doit davantage capter la valeur de ses ressources. En défendant la transformation locale des minerais critiques, le transfert de technologie et les industries locales, il lie ressources naturelles, emplois, compétences et autonomie économique.

Son raisonnement peut donc être résumé ainsi : pas de paix durable sans développement ; pas de développement sans financement ; mais pas de véritable transformation si les ressources africaines continuent de générer l’essentiel de leur valeur ailleurs.

Ce discours intervient dans une situation où la Sierra Leone doit elle-même composer avec une contrainte financière importante.

En juin 2026, le FMI considérait la dette publique sierra-léonaise comme soutenable, mais évaluait à un niveau élevé le risque de détresse de la dette et insistait sur la consolidation budgétaire, la gestion de la dette et le recours à des financements concessionnels.

Le paradoxe est donc réel : l’État a besoin de ressources pour financer son développement tout en devant préserver sa capacité future à rembourser et à investir.

Quelques jours avant l’Assemblée générale, le 10 septembre, le chef de l’État avait d’ailleurs demandé une meilleure coordination avec les partenaires au développement, la fermeture des déficits de financement et une plus grande responsabilité dans l’utilisation des ressources consacrées au développement. Son gouvernement mettait simultanément en avant la stabilité macroéconomique, la gestion de la dette, la mobilisation des recettes nationales, l’éducation, l’emploi des jeunes et la croissance du secteur privé.

Le contexte est donc important : à New York, il ne parle pas depuis une position théorique.

Il défend une question à laquelle son propre gouvernement est confronté : comment financer la transformation sans fragiliser davantage les finances publiques ?

C’est là que se noue la tension centrale de son discours.

Le président demande davantage de justice dans le financement international, mais son discours ne conduit pas nécessairement à la conclusion qu’il faudrait simplement augmenter l’endettement.

Au contraire, la situation financière de la Sierra Leone montre la limite de cette lecture.

Le véritable enjeu n’est pas seulement d’obtenir davantage d’argent ; c’est de faire en sorte que chaque financement augmente la capacité future du pays à produire, à mobiliser des recettes et à financer lui-même son développement.

C’est une distinction fondamentale.

Un financement qui permet de construire une infrastructure productive, de former une population, de développer une industrie ou d’augmenter la valeur ajoutée locale peut contribuer à renforcer la capacité économique d’un État.

Un financement qui ne produit pas suffisamment de capacité nouvelle peut, à terme, laisser derrière lui une obligation financière sans transformation équivalente.

Son intervention ouvre une question que le discours lui-même ne résout pas entièrement : comment déterminer si le financement du développement produit suffisamment de capacité pour ne pas devenir une nouvelle dépendance ?

Cette question est d’autant plus importante que le président de la Sierra Leone associe également la paix à l’emploi, aux compétences et à la dignité des jeunes.

Or, une population ne devient pas nécessairement actrice de son développement parce qu’elle bénéficie d’un revenu ou d’un emploi.

Le gouvernement sierra-léonais place lui-même l’éducation, les compétences, la santé et l’autonomisation au cœur de son agenda de développement humain. Il prévoit notamment de maintenir plus de 20 % du budget national consacré à l’éducation.

Cela permet de distinguer trois niveaux souvent confondus : financer une population ; financer son développement ; construire sa capacité à participer elle-même au développement.

Ces trois choses ne produisent pas nécessairement les mêmes résultats.

La première implication concerne la manière dont l’Afrique négocie son développement avec ses partenaires. Si les États africains demandent davantage de financements internationaux, la question de leur coût, de leur destination et de leur capacité à générer des revenus futurs devient centrale.

La deuxième concerne les ressources naturelles. La transformation locale des minerais défendue par le président peut être comprise comme une tentative de déplacer le modèle : ne plus seulement exporter une ressource, mais développer autour d’elle des industries, des compétences, des emplois et des recettes.

La troisième concerne le développement humain. L’éducation ne devrait pas être considérée uniquement comme une dépense sociale à protéger dans un budget. Elle peut aussi être envisagée comme une infrastructure de capacité : elle prépare les personnes à produire, entreprendre, innover, administrer et participer aux institutions.

La quatrième concerne la cohésion sociale. Même une croissance économique réelle ne garantit pas automatiquement qu’une société construise un projet commun. La confiance dans les institutions, la formation, la participation citoyenne, la capacité à travailler ensemble et le sentiment d’avoir une place dans le développement national jouent également un rôle.

C’est pourquoi la question de la paix ne peut pas être réduite à une équation : financement → croissance → emploi → paix.

La réalité est plus complexe. Elle ressemble davantage à : financement → investissement → capacité productive → compétences → création de valeur → recettes publiques → institutions → confiance → cohésion.

C’est cette chaîne complète qui mérite d’être interrogée.

Le discours du président confirme une évolution importante du langage diplomatique africain : la demande ne porte plus uniquement sur l’aide ou le financement du développement, mais de plus en plus sur les conditions dans lesquelles la valeur économique est créée et captée.

Les minerais critiques en sont un exemple.

Si l’Afrique fournit les ressources nécessaires aux nouvelles chaînes industrielles mondiales mais importe ensuite une grande partie de la technologie, des produits transformés et de la valeur ajoutée, la possession de la ressource ne signifie pas nécessairement maîtrise de la chaîne de valeur.

La question devient alors diplomatique, économique, industrielle et même fiscale :

qui produit la valeur, où est-elle produite, où est-elle comptabilisée et où les recettes publiques sont-elles finalement captées ?

Dans cette perspective, la demande de transformation locale portée par le président dépasse la seule Sierra Leone.

Elle s’inscrit dans une interrogation plus large sur le modèle de développement du continent : comment utiliser les ressources stratégiques africaines pour construire des capacités africaines durables ?

Et cette question rejoint directement celle du financement.

Plus une économie développe ses industries, ses compétences, son secteur privé, ses recettes intérieures et ses institutions, plus elle peut progressivement réduire la part de son développement dépendant de financements extérieurs.

La paix peut donc être soutenue par le financement du développement Mais le financement ne devient réellement un instrument de paix que lorsqu’il contribue à construire les capacités économiques, humaines et institutionnelles qui permettent à une société de devenir progressivement moins vulnérable. L’enjeu n’est peut-être alors pas de choisir entre financement extérieur et autonomie. Il est de savoir comment transformer le premier en capacité permettant de construire la seconde.

Et si la véritable question posée à l’Afrique n’était finalement pas seulement : « Qui va financer notre développement ? » mais : « Qu’allons-nous construire avec ce financement pour être capables, demain, de financer nous-mêmes une part croissante de notre paix, de notre développement et de notre avenir ? »

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