John Dramani Mahama : l’Afrique veut-elle une réparation ou une reconstruction ?

Le 24 septembre 2026, à New York, le président ghanéen John Dramani Mahama a consacré une partie majeure de son intervention devant la 81e Assemblée générale des Nations unies à la justice réparatrice, tout en reliant cette question à la réforme de la gouvernance mondiale, au financement du développement, à la représentation de l’Afrique et à la transformation économique du continent.

Le premier axe du discours concerne la reconnaissance et la réparation de l’histoire de la traite transatlantique et de l’esclavage.

Il rappelle que le Ghana avait porté, le 25 mars 2026, la résolution A/RES/80/250 reconnaissant la traite transatlantique et l’esclavage racial comme les crimes les plus graves contre l’humanité, adoptée avec 123 voix. Pour lui, cette reconnaissance ne peut cependant constituer l’aboutissement du processus : elle doit conduire à une réparation concrète.

Mais le deuxième axe déplace immédiatement la définition de cette réparation.

Le président affirme que « real repair demands structural transformation » : réparer ne signifie donc pas uniquement compenser financièrement le passé, mais agir sur les mécanismes contemporains qu’il considère comme prolongeant certaines inégalités, règles commerciales, extraction des ressources, notation du risque, dette et exportation de matières premières sans transformation suffisante sur le continent.

Le troisième axe élargit encore le sujet : représentation politique, architecture financière et capacité productive deviennent les prolongements contemporains de la question réparatrice.

Il demande ainsi une représentation permanente de l’Afrique au Conseil de sécurité avec les droits attachés à cette qualité, réclame une réforme du financement international et affirme parallèlement que l’Afrique doit transformer davantage ses minerais, développer ses industries et conserver davantage de valeur sur son territoire.

Le mot réparation change alors progressivement de portée.

Il commence à désigner aussi ce qui doit être transformé dans le présent.

Pour comprendre cette intervention, il faut regarder ce qui s’est construit autour du discours avant même son arrivée à New York.

Le Ghana ne s’est pas contenté de porter la question de la reconnaissance historique aux Nations unies. En juin 2026, le chef de l’État, désigné par l’Union africaine comme champion de la cause de la justice et des réparations pour les Africains, avait annoncé trois structures internationales : un panel consultatif sur la justice réparatrice, un panel d’experts sur la restitution des biens culturels et un panel juridique consacré aux voies de la justice réparatrice. L’objectif affiché était précisément de passer des gestes symboliques à une feuille de route pratique portant notamment sur la vérité historique, la recherche, l’éducation, la mémoire, la restitution et les mécanismes juridiques.

Le discours du 24 septembre apparaît donc moins comme une déclaration isolée que comme une nouvelle étape d’une stratégie diplomatique déjà engagée.

Cette stratégie intervient également dans un contexte de remise en question plus large du multilatéralisme.

Le président ouvre son intervention en évoquant une période de fragmentation géopolitique, d’inégalités croissantes et d’érosion de la confiance dans le système multilatéral. Il inscrit ensuite la question des réparations dans un débat beaucoup plus large sur la légitimité des institutions internationales.

Le calendrier ghanéen renforce cette lecture.

En janvier 2027, le Ghana doit prendre la présidence de l’Union africaine et il annonce vouloir utiliser cette responsabilité pour accélérer l’intégration continentale, la mise en œuvre de la ZLECAf, les efforts de paix et de sécurité et la coordination de la voix africaine dans les enceintes internationales.

Le discours de New York intervient donc à l’intersection de trois temporalités :

le passé à reconnaître, le présent à transformer et le prochain cycle diplomatique africain à organiser.

C’est probablement ici que se trouve l’enjeu central du discours.

Le président ne définit pas la réparation comme un simple transfert de ressources destiné à solder une dette historique.

Il construit une conception beaucoup plus large : une réparation véritable devrait réduire certaines des structures qui permettent encore aux déséquilibres historiques de produire des effets contemporains.

Cette distinction est fondamentale.

Restituer un objet culturel répond à une question de propriété.

Reconnaître un crime répond à une question de vérité historique.

Verser une compensation répond à une question de redressement.

Mais transformer les conditions économiques, commerciales, financières et institutionnelles dans lesquelles les sociétés africaines évoluent répond à une question différente : celle de la capacité à ne plus reproduire les mêmes rapports de dépendance.

C’est ici que le discours devient plus intéressant que la seule revendication de réparations.

Car il ne demande pas uniquement :

« Que devons-nous récupérer du passé ? »

Il demande aussi, implicitement :

« Que devons-nous construire pour que les conséquences du passé ne déterminent plus notre capacité d’agir dans le présent ? »

Cette deuxième question apparaît très clairement lorsqu’il passe de la justice réparatrice à la transformation des ressources africaines.

L’Afrique dispose de minerais critiques indispensables à la transition énergétique mondiale, explique-t-il, mais ne devrait pas rester une simple zone d’extraction. Il défend leur transformation sur le continent, le développement d’industries locales, la création d’emplois et la conservation d’une plus grande partie de la valeur économique en Afrique.

La réparation rejoint alors la reconstruction.

Et c’est probablement la thèse centrale que permet de dégager son discours :

une politique réparatrice qui ne renforcerait pas les capacités économiques, culturelles et institutionnelles des sociétés concernées risquerait de traiter les conséquences sans modifier suffisamment les conditions qui les entretiennent.

Mais le président introduit également une exigence qui empêche de réduire son discours à une demande adressée exclusivement aux anciennes puissances.

À la fin de son intervention, il reconnaît explicitement que les dirigeants africains doivent eux aussi « mettre de l’ordre dans leurs propres maisons ». Il appelle à la transparence, à la responsabilité, à la lutte contre la corruption et à une utilisation efficace des ressources publiques.

Ce passage est essentiel.

Il crée une tension productive dans le discours : l’Afrique demande une transformation du système international tout en reconnaissant que sa capacité à bénéficier de cette transformation dépend aussi de ses propres institutions.

La réparation ne peut donc pas tout expliquer.

Et la reconstruction interne ne peut pas non plus remplacer la réforme du système international.

Les deux dimensions deviennent interdépendantes.

On retrouve ici une idée proche de celle que nous avions dégagée du discours de William Ruto : une place à la table ne suffit pas si les capacités permettant d’utiliser cette place restent limitées.

Le président ghanéen ajoute une autre dimension : la réparation du passé ne suffit pas si elle ne contribue pas à construire les capacités du futur.

Ce discours pourrait avoir une conséquence importante pour la manière dont la diplomatie africaine formule désormais la question des réparations.

La revendication pourrait progressivement passer d’une logique principalement compensatoire à une logique plus structurelle : restitution, transmission, financement, industrialisation, transformation locale, représentation politique et autonomie institutionnelle.

Cela ne signifie pas que ces dossiers deviendraient automatiquement un seul et même agenda.

Mais ce discours les relie explicitement.

Pour la diplomatie africaine, trois trajectoires peuvent alors se dessiner.

La première serait celle d’une réparation principalement mémorielle et patrimoniale : reconnaissance des crimes, restitution des biens culturels, préservation des archives, transmission historique et mécanismes de justice.

La deuxième serait celle d’une réparation principalement économique, avec une attention portée aux mécanismes financiers, au coût du capital, à la dette, au commerce et aux conditions dans lesquelles l’Afrique transforme ses ressources.

La troisième serait celle d’une réparation structurelle, dans laquelle la justice historique serait articulée à la reconstruction des capacités africaines : capital humain, industrialisation, infrastructures, intégration régionale, transformation des matières premières, institutions et capacité de négociation internationale.

C’est cette troisième voie que le discours semble surtout ouvrir, sans pour autant résoudre les débats qu’elle implique.

Car une question demeure : qui définit concrètement ce qui constitue une réparation suffisante ?

Quels mécanismes financiers ?

Quels biens doivent être restitués ?

À qui ?

Selon quels critères ?

Comment mesurer une transformation structurelle ?

Et surtout, comment éviter qu’un agenda réparateur devienne lui-même dépendant de rapports de force internationaux que l’on cherche précisément à transformer ?

Le Ghana dispose, sur ce terrain, d’un levier diplomatique particulier : il accueille le secrétariat de la ZLECAf à Accra et doit prendre la présidence de l’Union africaine en janvier 2027. Le président annonce déjà vouloir utiliser cette position pour renforcer l’intégration et donner davantage de cohérence à la voix africaine.

La question des réparations pourrait donc progressivement être liée à celle de la construction d’un marché africain plus intégré et d’une capacité collective plus forte.

C’est là que l’image du miel et des abeilles peut prendre tout son sens.

Une Afrique qui demande uniquement que l’on reconnaisse sa valeur reste dans une logique de demande.

Une Afrique qui construit ses marchés, ses industries, ses compétences, ses infrastructures, ses institutions et ses capacités financières ajoute une autre dimension : elle produit elle-même les conditions de son poids économique et diplomatique.

Le miel, dans cette métaphore, n’est donc pas seulement la richesse naturelle du continent.

C’est la capacité à transformer cette richesse en valeur, en emplois, en savoir, en institutions, en capital et en influence.

Et cela ne rend pas inutile la réforme des institutions internationales.

Cela pose plutôt une question complémentaire : la transformation du système international sera-t-elle durable si elle ne rencontre pas, en Afrique, des institutions suffisamment solides pour convertir les nouvelles possibilités en capacités réelles ?

Le président ghanéen commence son intervention par la mémoire et termine sur une idée de responsabilité collective : reconnaître l’histoire, réparer ses injustices, mais aussi construire des sociétés capables de garantir dignité, opportunités et autonomie.

Entre ces deux extrémités, son discours dessine une trajectoire :

reconnaître → restituer → réparer → transformer → reconstruire.

Mais cette trajectoire soulève une question qui dépasse largement le Ghana.

Si réparer signifie aussi transformer les structures qui prolongent les déséquilibres du passé, alors jusqu’où doit aller la justice réparatrice pour devenir véritablement une reconstruction ?

Et peut-être qu’une autre question apparaîtra ensuite :

l’Afrique attend-elle seulement que le monde répare ce qui lui a été pris, ou est-elle aussi en train de construire ce que personne ne pourra plus lui retirer ?

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