Le 23 septembre 2026, à la tribune de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies, le président guinéen Mamadi Doumbouya a présenté la trajectoire institutionnelle et économique de la Guinée depuis son arrivée au pouvoir, en mettant au centre de son intervention la souveraineté nationale, la nouvelle architecture institutionnelle du pays et les résultats revendiqués par son gouvernement.
Son discours intervient dans une séquence particulière : trois ans après avoir défendu devant cette même tribune la nécessité pour les États africains de repenser les modèles de gouvernance importés, il revient cette fois présenter ce qu’il considère comme les résultats du modèle choisi par la Guinée. Il le souligne lui-même : il ne revient plus « pour dénoncer », mais pour exposer « le chemin » parcouru et les résultats obtenus. Trois éléments structurent essentiellement l’intervention du président.
Le premier est la nouvelle Constitution, présentée comme une construction proprement guinéenne. Le chef de l’État insiste sur son adoption par référendum et sur son adaptation à l’histoire, à la diversité culturelle et aux réalités sociales du pays. Il met notamment en avant la représentation des territoires et des communautés, les garanties relatives à l’alternance et la reconnaissance de la pluralité linguistique, religieuse et culturelle.
Le deuxième est la reconstruction institutionnelle par les élections. Le président affirme que la Guinée a organisé l’ensemble de son cycle électoral direct et installé les institutions qui en découlent, avec un financement assuré par le Trésor guinéen. Il présente l’absence d’incident significatif lors des scrutins comme la preuve qu’un État africain peut organiser et financer lui-même des élections qu’il qualifie de crédibles et apaisées.
Le troisième élément est la transformation économique, incarnée principalement par Simandou 2040, programme de développement socio-économique sur quinze ans qui prolonge le méga-projet minier de Simandou. Routes, infrastructures, raffineries, écoles, hôpitaux et industrialisation sont mobilisés pour établir un lien entre souveraineté politique et capacité de développement.
Derrière ces trois dimensions institutionnelle, électorale et économique se dessine un enjeu transversal : la construction d’une nouvelle image du pouvoir guinéen auprès de la communauté internationale. Le chef de l’État est arrivé au pouvoir en septembre 2021 à la suite du renversement du président Alpha Condé par un coup d’État militaire. Quatre ans plus tard, il a été élu président à l’issue de l’élection présidentielle du 28 décembre 2025, dont les résultats définitifs lui attribuent 86,72 % des suffrages exprimés. Cette trajectoire crée une nécessité particulière de présentation du pouvoir pour faire passer la Guinée du récit d’une prise de pouvoir militaire à celui d’un État désormais organisé autour d’institutions constitutionnelles et d’un président élu.
Ces éléments ne constituent donc pas seulement un bilan institutionnel. Ils servent à construire, devant les représentants des États du monde, l’image d’un chef d’État qui ne se présente plus comme le dirigeant d’une transition militaire, mais comme le président d’un ordre constitutionnel désormais établi. Le choix des réalisations économiques participe de la même logique. Routes, écoles, hôpitaux, raffineries et Simandou 2040 sont convoqués pour associer cette nouvelle légitimité institutionnelle à une promesse de développement et de bien-être collectif. Le message est ainsi double : le pouvoir serait désormais légitimé par les institutions et conforté par sa capacité revendiquée à produire des résultats pour la population.
Cette stratégie prend tout son sens dans le cadre particulier de l’Assemblée générale des Nations unies. La tribune onusienne n’est pas seulement un espace où les États exposent leurs politiques nationales. Elle constitue également l’une des principales scènes du multilatéralisme, où les gouvernements cherchent à présenter leur vision du monde, à défendre leurs intérêts et à inscrire leur action dans le langage diplomatique international.
Pour un pouvoir issu initialement d’un coup d’État, cette scène revêt une importance particulière. Être présent à la tribune de l’Assemblée générale en tant que chef d’État permet de mettre en avant une autre séquence de l’histoire politique nationale, celle d’une Guinée désormais constitutionnelle, électorale, souveraine et ouverte à la coopération internationale. C’est pourquoi les références répétées à la souveraineté dans le discours prennent une dimension diplomatique. Le président affirme que la Guinée avance « avec ses propres moyens », « sur la base de ses propres choix », tout en respectant le droit international et la Charte des Nations unies.
Il ne s’agit donc pas de revendiquer une rupture avec l’ordre international. Il s’agit plutôt de revendiquer une place à l’intérieur de cet ordre tout en refusant que la trajectoire institutionnelle et économique de la Guinée soit définie de l’extérieur. Cette posture est particulièrement significative dans le contexte africain. Pour les États du continent, la reconnaissance internationale demeure un enjeu diplomatique majeur, notamment lorsque leur trajectoire politique est marquée par des ruptures institutionnelles, des transitions ou des tensions avec des organisations régionales et des partenaires extérieurs.
La tribune de l’ONU devient alors un espace où il faut faire la démonstration de sa conformité aux principes du multilatéralisme tout en défendant son autonomie politique. Le discours du président illustre précisément cette double exigence : il revendique la souveraineté nationale, mais prend soin d’affirmer que la Guinée reste un « partenaire fiable, ouvert et engagé » envers la communauté internationale.
Il ne faut cependant pas réduire cette dynamique à une simple volonté de « plaire » aux puissances étrangères. L’enjeu est plus structurel, car un État doit simultanément défendre sa souveraineté et maintenir des relations suffisamment stables avec les acteurs dont dépendent une partie de ses échanges économiques, de ses investissements, de sa coopération technique ou de son influence diplomatique. D’un côté, il affirme que l’Afrique ne doit pas reproduire mécaniquement des modèles conçus ailleurs. De l’autre, il assure que cette autonomie ne signifie pas le rejet de la coopération internationale. Il appelle plutôt à un partenariat fondé sur le respect mutuel des souverainetés et sur une logique de « co-construction gagnant-gagnant ».
C’est peut-être là l’intérêt analytique central de cette intervention à l’ONU. Au-delà du bilan présenté, le chef de l’État travaille à la transformation du regard porté sur son pouvoir : du chef d’une junte ayant pris le pouvoir par la force au président d’un État qui affirme avoir retrouvé un ordre constitutionnel et qui entend désormais être reconnu comme un acteur souverain du système international.
Cette légitimité électorale mérite toutefois d’être appréciée à la lumière du contexte dans lequel le scrutin s’est tenu. La charte de transition interdisait initialement aux membres de la junte de se présenter, une clause supprimée par la nouvelle Constitution adoptée par référendum. Plusieurs figures de l’opposition se trouvaient en exil au moment du vote, et des candidats ainsi que des organisations de la société civile ont dénoncé des fraudes et des entraves à la liberté politique, des accusations que les autorités guinéennes ont rejetées.
La question qui reste ouverte est alors moins celle de savoir ce que le chef de l’État affirme à la tribune de l’ONU que celle de savoir comment cette image internationale de légitimité, de souveraineté et de développement se confrontera, dans la durée, aux pratiques institutionnelles et aux réalités politiques à l’intérieur de la Guinée.







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