Une tribune, cinquante-quatre pays, et une même phrase qui revient, discours après discours : le monde de 1945 n’est plus celui de 2026, alors pourquoi ses institutions le resteraient-elles ? Du 22 au 29 septembre 2026, New York a accueilli le grand débat général de la 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations unies, où se sont succédé à la tribune les chefs d’État et de délégation des États membres, parmi lesquels de nombreux pays africains. Cette session s’est tenue sous le thème « Rétablir la confiance, gérer la transformation : une Organisation des Nations unies au service de tous ». Pour l’Afrique, ce rendez-vous annuel est devenu un espace privilégié pour faire entendre sa voix et rappeler sa place dans le grand échiquier mondial, dans un contexte marqué par la multiplication des foyers de conflit, une crise climatique alarmante, des tensions géopolitiques croissantes et un droit international fragilisé : une situation qui continue d’interroger la capacité des Nations unies à garantir durablement la paix.
Une Afrique qui a exigé une place dans la gouvernance mondiale
Cette année, les États africains ont affiché une volonté particulièrement affirmée de peser davantage sur les grandes décisions internationales. Les délégations du continent se sont rejointes sur un même constat : l’ordre mondial ne peut plus être gouverné par un cercle restreint d’États, alors que les réalités de 1945 ne correspondent plus aux enjeux actuels. Elles ont dénoncé les inégalités persistantes de la gouvernance internationale, les failles de l’architecture financière mondiale et la faible représentation du continent au sein des instances de décision.
Le cœur de cette revendication reste, comme chaque année, la réforme du Conseil de sécurité. L’Afrique n’y dispose, à ce jour, d’aucun siège permanent. Conformément au consensus d’Ezulwini, la position commune portée par l’Union africaine depuis 2005, les États africains ont réclamé au moins deux sièges permanents, avec les droits et responsabilités qui y sont associés, y compris l’accès au droit de veto, estimant que cette exclusion géopolitique doit prendre fin. Pour eux, une telle réforme demeure indispensable à la crédibilité et à la légitimité de l’Organisation.
Les blessures historiques rappelées à la tribune
Plusieurs chefs d’État ont profité de cette tribune pour relier cette revendication contemporaine à l’histoire du continent. Le président de la Sierra Leone, Julius Maada Bio, a exigé une justice réparatrice pour l’esclavage, appelant à des excuses officielles et à des réparations équitables. Le président ghanéen, John Dramani Mahama, a repris cette même exigence, appelant à une reconnaissance internationale des crimes commis lors de la traite transatlantique et de la période coloniale.
Le président angolais, João Lourenço, a pour sa part dressé un bilan sévère de l’état du monde. Sans désigner nommément une puissance particulière, il a dénoncé une « vision unilatérale de certains pays défendant leurs intérêts exclusifs », portée selon lui par « la prédominance de la logique de la force, de l’intimidation et de l’imposition de valeurs ». Il a établi un lien direct entre cette attitude et l’instabilité persistante en Europe, au Moyen-Orient, dans le Golfe persique et en Afrique, évoquant un climat d’« anarchie mondiale » et l’absence, à ce moment-là, de signe encourageant vers des règlements de paix. Ce mécontentement s’est ainsi inscrit dans un contexte mondial marqué par des tensions géopolitiques profondes, et par une même demande, martelée par de nombreuses délégations africaines : celle d’une représentation permanente à la hauteur des besoins croissants d’un continent en pleine évolution.
Un système multilatéral jugé à bout de souffle
L’Afrique ne s’est pas contentée, cette année encore, de formuler des doléances : elle a exigé une participation pleine et entière au sein du système des Nations unies. Le constat porté par ses délégations a été sans détour : le système multilatéral actuel serait obsolète et injuste, et l’ONU devrait se réformer pour retrouver durablement son rôle central dans la gouvernance mondiale. De même que le monde évolue, les organisations internationales doivent, selon elles, s’adapter aux défis contemporains pour continuer à garantir la paix et la sécurité internationales.
Ce constat s’est appuyé aussi sur un signal jugé préoccupant : plusieurs grandes puissances économiques du continent se sont fait représenter cette année plutôt que de se déplacer en personne. L’Afrique du Sud, le Nigeria et l’Égypte comptent parmi elles : Cyril Ramaphosa, cloué au repos sur avis médical, s’est fait représenter par son ministre des Affaires étrangères ; Bola Tinubu, alors en déplacement personnel en Europe, a délégué son vice-président ; Abdel Fattah al-Sisi s’est fait représenter par son Premier ministre. Pour les délégations africaines, cette série d’absences au sommet a nourri le sentiment d’une organisation dont les décisions majeures restent de toute façon concentrées entre les mains des puissances disposant d’un droit de veto, quelle que soit la présence des autres États membres.
Une architecture financière jugée inégalitaire
Au-delà de la question institutionnelle, les États africains ont également dénoncé les disparités dans l’accès au financement international. Ils ont critiqué une architecture financière mondiale qui, selon eux, freine le développement économique des pays du Sud, contraints à des coûts d’emprunt plusieurs fois supérieurs à ceux des pays riches. Cette situation rend plus difficile l’investissement dans la santé, l’éducation, la création d’emplois et le bien-être des populations, une part importante des recettes publiques étant absorbée par le remboursement de la dette. Plusieurs délégations ont ainsi appelé à une réforme de l’architecture financière internationale et des institutions de Bretton Woods, afin que les pays africains disposent d’un meilleur accès au financement pour répondre aux préoccupations croissantes de leurs populations.
Une richesse en ressources, une économie encore sous tutelle
Les délégations africaines ont également rappelé le poids du continent en matière de ressources naturelles. Avec une population proche d’un milliard et demi d’habitants et d’importantes réserves de minerais indispensables au développement économique mondial, l’Afrique reste pourtant, selon elles, dépossédée de la valeur de ses propres ressources. Ce constat a nourri un appel à mettre fin à une extraction perçue comme une forme d’exploitation héritée de la période coloniale, au profit d’une coopération fondée sur le strict respect du droit international et sur le libre choix, par les pays africains, de leurs partenaires commerciaux. Plusieurs délégations ont ainsi insisté sur la nécessité de développer une industrialisation locale, pour transformer sur place les matières premières plutôt que de continuer à dépendre des capacités de transformation situées à l’étranger.
Et maintenant ?
Trois semaines après la clôture du débat général, les questions posées à la tribune new-yorkaise restent, elles, ouvertes. Le vœu de l’Afrique d’obtenir au moins deux sièges permanents au Conseil de sécurité se réalisera-t-il, cette fois, davantage que lors des sessions précédentes ? Une réforme qui serve réellement les intérêts du continent est-elle envisageable, ou faudrait-il, plus largement, déconstruire pour reconstruire un système véritablement égalitaire pour l’ensemble des États du monde ? L’Afrique devra-t-elle continuer, session après session, à se faire entendre sans qu’aucune mesure concrète ne suive ? Pour l’instant, aucune décision institutionnelle n’est venue répondre à ces appels. Mais le continent ne donne pas le sentiment de vouloir renoncer, et plusieurs chancelleries africaines ont indiqué vouloir porter ces revendications dans les enceintes diplomatiques à venir. Le monde, ont conclu ces délégations lors de la session, a besoin d’une Organisation des Nations unies plus juste et plus équitable, répondant aux attentes de l’ensemble de ses membres, et non d’un système qui continue de favoriser certains États au détriment des autres.







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