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QUAND LE STORYTELLING DEVIENT UN CAMOUFLAGE – Communication, pouvoir et narration : ce que l’ère digitale a changé.

Il existe désormais une industrie du dirigeant parfait. Des agences spécialisées, des consultants en personal branding, des équipes dédiées à la production de contenu, des arcs narratifs construits avec la précision d’une série télévisée. Le résultat est souvent impeccable. Et c’est précisément là que commence le problème.
Parce qu’à un moment, quelqu’un doit se poser la vraie question : derrière la mise en scène, que reste-t-il ?


La confusion organisée : quand la visibilité remplace la valeur.
Nous avons appris, et on nous a aidés à confondre des notions qui n’ont pourtant rien d’équivalent.
La visibilité n’est pas l’impact. La popularité n’est pas la compétence. La narration n’est pas la vérité.
Ce glissement n’est pas accidentel. Il est le produit d’un système à trois étages qui se renforce mutuellement : les médias, les algorithmes, et un public progressivement désensibilisé au fond.
➡️ Les médias d’abord. À l’ère du digital, l’audience est devenue encore plus la monnaie première. Un dirigeant qui danse, qui goûte des plats locaux, qui s’improvise sportif lors d’une visite officielle, ça génère des clics, des partages, de l’engagement. Un bilan économique détaillé, une analyse de politique publique, un compte-rendu de négociation diplomatique, ça n’en génère pas ou du moins souvent beaucoup moins. Les rédactions le savent. Les équipes de communication des dirigeants le savent encore mieux. Le résultat : pendant qu’un sommet d’importance stratégique se tient, la toile est saturée de séquences feel-good soigneusement orchestrées. La communication de diversion n’est pas un accident. C’est une stratégie.
➡️ Les algorithmes ensuite : et c’est là que le mécanisme devient systémique. Les plateformes digitales ne sont pas des espaces neutres. Elles sont des machines d’optimisation dont l’objectif unique est de maximiser l’engagement. Or la recherche est formelle : les algorithmes de classement basés sur l’engagement amplifient les contenus à forte charge émotionnelle au détriment des contenus substantiels. Concrètement, une vidéo d’un dirigeant qui danse sera poussée organiquement bien au-delà de son audience naturelle. Une analyse de ses réformes, elle, devra se battre pour exister. Ces algorithmes fonctionnent comme des boîtes noires, leurs développeurs eux-mêmes ne maîtrisent pas entièrement les logiques de recommandation qu’ils ont créées. Ce qui entre dans la machine, c’est le comportement des utilisateurs. Ce qui en sort, c’est une amplification systématique de la forme sur le fond.
➡️ Le public enfin, et c’est la dimension la plus inconfortable à nommer. Les bulles de filtre ne sont pas produites par les algorithmes seuls. Elles émergent de l’interaction récursive entre le traitement cognitif motivé des utilisateurs, les structures de réseaux sociaux fondées sur l’identité, et l’amplification algorithmique des signaux émotionnels et comportementaux. En d’autres termes : nous participons activement à notre propre appauvrissement informationnel. Le public a transformé son écran en télé-réalité. Il consomme à outrance des contenus légers, émotionnels, spectaculaires, et ce faisant, entraîne les algorithmes à lui en servir davantage. C’est une boucle. Un abrutissement des masses qui ne dit pas son nom, parce qu’il est déguisé en liberté de consommation.
Ce système crée les conditions idéales pour qu’un dirigeant habile, entouré des bons conseillers, avec les bons codes couleurs et les bons punchlines, occupe l’espace public sans jamais avoir à rendre compte de son bilan réel.


La théâtralisation à outrance du politique : une importation qui peut faire des dégâts
Il faut nommer l’origine de ce phénomène. La théâtralisation de l’homme politique n’est pas une invention africaine. Elle vient d’Europe et des États-Unis, où elle s’est développée et perfectionnée sur plusieurs décennies. Le storytelling présidentiel, le personal branding du candidat, la mise en scène de l’accessibilité et de la “coolitude”, tout cela a été conceptualisé, industrialisé et exporté.
La recherche sur le branding politique identifie d’ailleurs le paradoxe central de cette époque : le dirigeant doit simultanément incarner le héros et “l’homme ordinaire”. Ces deux archétypes contradictoires sont ce que les opinions réclament, et ce que les spin doctors s’emploient à fabriquer.
Certains dirigeants africains ont commencé à intégrer ce modèle. Parfois avec une maîtrise réelle, en l’adaptant à leurs contextes, en préservant la hauteur de leur fonction tout en créant de la proximité, en faisant de leur communication une amplification de résultats concrets. C’est possible. C’est même souhaitable.
Mais d’autres veulent l’importer disons « sans discernement ». Ils veulent copier la forme sans en comprendre la logique profonde, et se retrouvent à produire du spectacle sans substrat. Le jeune politique au discours millimétré, à l’esthétique soignée, aux sorties médiatiques calibrées, qui construit méthodiquement un personnage avant même d’avoir un bilan, c’est un profil qui existe. Il est même de plus en plus fréquent.
Le danger, c’est lorsque cette mécanique fonctionne. Lorsque le public, conditionné par des années de contenus légers, ne cherche plus le programme mais l’homme cool. Lorsque l’élection devient une compétition de personal branding plutôt qu’un arbitrage sur des projets de société. Un dirigeant n’a pas un mandat de showman. Il a un mandat de transformation, de vision, de résultats. Confondre les deux n’est pas une erreur de communication. C’est une faute politique.


Le cas africain : l’opportunité manquée de la narration stratégique ?
Il serait trop simple, et peut être même intellectuellement malhonnête de s’arrêter à la critique du trop-plein communicationnel. Parce que le phénomène a une deuxième face, moins commentée, mais tout aussi problématique.
Il existe des dirigeants africains qui font un travail réel, substantiel, parfois remarquable. Des réformes engagées, des chantiers ouverts, des résultats mesurables. Et qui restent, malgré tout cela, quasi-absents de la scène narrative. Pas parce qu’ils n’ont rien à dire. Mais parce qu’ils n’ont pas structuré le récit de ce qu’ils font.
Ce silence n’est pas une vertu. C’est un renoncement stratégique aux conséquences très concrètes.
➡️ Première conséquence : dans un monde où la visibilité est récompensée, l’invisibilité est pénalisée par défaut. Ce n’est pas une question de justice, c’est une question de mécanique. Les dirigeants occidentaux l’ont compris depuis longtemps : relations publiques, campagnes d’information, soft power, diplomatie publique. Ces outils façonnent leur image à l’intérieur comme à l’extérieur, et garantissent que leurs narratives restent dominantes dans le paysage médiatique mondial. Le dirigeant africain qui ne joue pas ce jeu ne joue pas dans un registre plus noble. Il joue simplement dans un registre moins efficace.
➡️ Deuxième conséquence : l’absence de narration fragilise le lien avec ceux qui ont accordé leur confiance. La relation entre un dirigeant et ses électeurs, ses partenaires, ses administrés, est une relation qui doit être entretenue. On récompense et on félicite ce qu’on voit. Ce qu’on ne voit pas, même si c’est réel, même si c’est significatif, n’alimente pas la confiance. Un dirigeant qui transforme en silence laisse un vide narratif que d’autres rempliront à sa place, souvent à ses dépens.
➡️ Troisième conséquence : la narration externe finit par s’imposer. Depuis des décennies, des narratives extérieures ont pris le dessus sur les réalités africaines, affectant les flux d’investissement, l’influence diplomatique, et même le moral des populations. Quand un dirigeant africain ne construit pas activement le récit de son action, ce récit est construit par d’autres : médias internationaux, puissances étrangères, organisations dont les agendas ne sont pas nécessairement alignés avec les intérêts du pays concerné. Trop longtemps, la narrative sur l’Afrique a été façonnée par des forces extérieures, perpétuant des stéréotypes et occultant la richesse et la complexité réelles du continent.
L’absence de communication stratégique n’est pas une position de force. C’est une abdication de souveraineté narrative.


La doctrine de la communication juste : ce que devrait être une communication de dirigeant (selon moi)
La bonne communication ne fabrique pas une valeur qui n’existe pas. Elle révèle et amplifie une valeur réelle. Cette distinction n’est pas sémantique. Elle est fondamentale, et elle structure tout ce qui suit.

  1. Commencer par une stratégie, pas par un compte Instagram.
    La faute primaire du dirigeant sans communication maîtrisée n’est pas l’absence de contenu, c’est l’absence de stratégie. Communiquer sans cadre directeur, c’est produire du bruit. Une stratégie de communication commence par une question simple : quelle est la valeur que ce dirigeant incarne, quels sont les résultats qu’il veut que l’on retienne, et à qui s’adresse-t-il en priorité ? Tout le reste : les formats, les canaux, la fréquence, en découle. Improviser cette équation est une erreur. La déléguer sans vision en est une autre.
  2. Mettre les résultats au centre, pas uniquement la personne.
    La personnalisation excessive de la communication politique est une logique importée qui ne correspond pas à toutes les cultures politiques ni à toutes les fonctions. Mettre le dirigeant en scène dans l’action, dans la décision, dans la transformation, c’est radicalement différent de le mettre en scène dans sa vie, dans ses émotions, dans son accessibilité. L’un construit de la crédibilité. L’autre construit de la popularité. Ces deux choses ne s’équivalent pas et ne durent pas le même temps.
  3. Préserver la hauteur de la fonction.
    La frontière entre le dirigeant et le dirigé s’est considérablement réduite à l’ère du digital. C’est une opportunité réelle de proximité. Mais c’est aussi une zone de vulnérabilité : la désacralisation excessive de la fonction présidentielle ou exécutive expose à une familiarité qui finit par éroder l’autorité. Le capital sympathie se construit par la cohérence et la crédibilité, pas par la performance de l’accessibilité.
  4. Anticiper la crise, ne pas la subir.
    Certains dirigeants ne prennent jamais conscience de leur déficit de communication, et c’est le scénario le plus grave. D’autres en prennent conscience en période de crise, quand il est souvent trop tard pour reconstruire une image dans l’urgence. La recherche sur la communication de crise est formelle : les dirigeants qui ont préalablement construit une communication claire, simple et cohérente disposent d’un capital de confiance qui leur permet de traverser les turbulences avec leur réputation intacte. Ce capital ne se constitue pas dans la crise. Il se constitue avant.
  5. S’entourer de professionnels capables de contextualiser.
    La communication stratégique n’est pas un accessoire. C’est une discipline qui exige une expertise réelle, compréhension des dynamiques médiatiques, maîtrise des codes digitaux, lecture fine des contextes politiques et culturels. Elle ne se délègue pas à des généralistes du contenu. Elle se construit avec des professionnels capables d’articuler une vision et de l’adapter selon les audiences, les moments et les enjeux.
  6. Ne pas surestimer la durabilité du branding.
    Un bon personal brand ouvre des portes. Il crée de la première impression, de la curiosité, de l’attention. Mais il ne tient pas sans substrat. La popularité est un outil, pas un objectif. Sans crédibilité réelle, elle n’est que du bruit. Les opinions, les partenaires, les électeurs finissent toujours par chercher la substance derrière la forme. Le branding qui camouflage le vide ne fait que retarder l’échéance, en la rendant plus brutale.

Nous sommes entrés dans une époque où la perception structure provisoirement la réalité. Provisoirement, parce que les résultats finissent toujours par parler.
La vraie question n’est pas : faut-il communiquer ? La réponse est oui, sans ambiguïté, sans naïveté, et avec la même rigueur qu’on applique à n’importe quelle décision stratégique.
La vraie question est : communiquer pour révéler ou pour dissimuler ?
Ce choix-là, chaque dirigeant le fait. Consciemment ou non. Et les conséquences de ce choix, sur sa durée, sur sa légitimité, sur l’histoire qu’on retiendra de lui, sont entières.

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Je suis Gaëlle Stella Onana OYONO Stratégiste en communication · Media & Policy Impact

INSIGHT STRATÉGIQUE est l’espace où je mets en mots ce que j’observe, analyse et pense sur les grandes dynamiques qui façonnent nos sociétés — le soft power, le nation branding, le leadership féminin, les industries culturelles et les politiques publiques. Ici, je ne commente pas l’actualité. Je prends position. Chaque note est une réflexion structurée, documentée et signée, produite depuis une conviction simple : la communication est un levier de pouvoir, et il est temps qu’on apprenne à l’utiliser avec méthode, vision et ambition. Ces notes s’adressent à ceux qui pilotent des projets, des organisations et des stratégies — et qui ont besoin de plus que des opinions.