Ce mardi 12 mai 2026, le Kenyatta International Convention Centre de Nairobi a accueilli la cérémonie d’ouverture officielle du sommet Africa Forward, premier sommet Afrique-France organisé sur sol anglophone, co-présidé par Emmanuel Macron et William Ruto. Une vingtaine de chefs d’État et de gouvernement, francophones et anglophones confondus, étaient présents. Ce seul fait mérite d’être souligné : il aurait pu y avoir du désintérêt, voire de la méfiance. Il y a eu de la présence, et en diplomatie, la présence dit déjà beaucoup.
Quatre voix ont marqué cette ouverture : Macron, Ruto, le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres, le président de la Commission de l’Union Africaine Mahmoud Ali Youssouf, et la ministre déléguée française chargée de l’Europe et des Affaires étrangères, Éléonore Caroit. Voici ce qu’il faut en retenir.
Emmanuel Macron : la fin du pré carré, acte III
Macron a réaffirmé avec force ce qui constitue depuis plusieurs années le repositionnement doctrinal de la France vis-à-vis du continent : “C’est terminé, le pré carré français en Afrique francophone.” Ce n’est pas une formule nouvelle, il faut le dire clairement. C’est un positionnement discursif que Paris affiche depuis un bon moment. Mais ce qui change dans le contexte de ce sommet, c’est l’enjeu de crédibilité qui l’accompagne. Après les ruptures avec le Mali, le Burkina Faso et le Niger, après des années de recul de l’influence française sur le continent, les mots seuls ne suffisent plus.
Ce que Macron a posé d’intéressant également à mes yeux, c’est la comparaison entre la relation Afrique-monde et ce que l’Europe a construit en son sein avec l’Union Européenne. Derrière cette analogie, il y a une reconnaissance que trop de discours oublient : l’Afrique n’est pas un pays. C’est une communauté de nations, aux stades de développement différents, aux richesses différentes, aux histoires différentes, qui mérite d’être traitée dans toute sa complexité et sa puissance collective. Ce glissement sémantique, aussi subtil soit-il, est important.
Macron a également insisté sur trois piliers concrets : 23 milliards d’investissement privé français engagés, la nécessité de monter en puissance sur les chaînes de valeur industrielles pour que l’Afrique ne soit plus réduite à l’extraction de matières premières, et le soutien à une présence africaine permanente au Conseil de sécurité des Nations Unies. Sur ce dernier point, la France se positionne comme alliée d’une réforme de la gouvernance mondiale, un signal politique fort, même si sa concrétisation reste un chantier de long terme.
Il a par ailleurs posé un lien direct entre souveraineté technologique et récit : “Si j’ai le bon récit, j’attire les investissements.” Une manière de dire que le soft power africain : la capacité du continent à raconter sa propre histoire, par ses propres voix, est une infrastructure aussi stratégique que l’énergie ou le numérique. C’est un message qui me parle particulièrement.
William Ruto : l’Afrique qui n’attend plus
C’est le discours qui a le plus marqué cette ouverture. Ruto n’a pas fait le discours protocolaire du président d’un pays hôte. Il a porté quelque chose de beaucoup plus grand.
Son message central est clair : l’Afrique ne peut plus rester un participant passif dans des systèmes internationaux où les décisions se prennent sans elle. Il a appelé les nations africaines à prendre le contrôle de leur propre financement du développement, à réduire la dépendance à l’aide extérieure et à l’endettement non soutenable, et à exiger une représentation égale dans les instances de gouvernance mondiale.
Ce qui frappe dans son intervention, c’est le registre. Ce n’est pas un discours de main tendue. Ce n’est pas de l’attentisme. C’est un discours d’affirmation, celui d’un continent qui dit : nous sommes une pièce maîtresse de ce qui se passe dans le monde, et nous exigeons d’être considérés à notre juste valeur. Il a également mis un accent fort sur le digital et l’intelligence artificielle comme leviers de transformation économique, citant les réformes éducatives kenyanes : 60% des cursus désormais orientés vers les STEM, comme exemple d’une vision assumée pour préparer la jeunesse africaine à l’économie de demain.
Ce ton nouveau, ou du moins, cette clarté nouvelle dans le ton, est peut-être ce que ce sommet a de plus significatif à offrir au-delà des deals et des communiqués.
Guterres et l’Union Africaine : changer les règles du jeu
Antonio Guterres a posé le cadre global avec une conviction que l’on sent sincère : une Afrique qui réussit, c’est un monde qui gagne. Il a insisté sur la nécessité de renforcer les universités et institutions de recherche africaines, de développer des capacités continentales en intelligence artificielle, “façonnée par des données africaines, des langues africaines, des chercheurs africains”, et de bâtir des partenariats ancrés dans le respect mutuel plutôt que dans la dépendance.
Le président de la Commission de l’Union Africaine, Mahmoud Ali Youssouf, a quant à lui mis le doigt sur ce qui reste le nerf de la guerre : l’accès au capital. Avec une dette continentale estimée à 690 milliards de dollars, près de 90 milliards de flux financiers illicites et 75 milliards de surcoûts annuels, la compétitivité des économies africaines ne se construira pas sans une réforme profonde de l’architecture financière internationale. Il a appelé les institutions financières continentales à monter en puissance, et à devenir le premier levier de financement des infrastructures africaines, plutôt que de dépendre des bailleurs extérieurs.
Le message est simple : on ne peut pas se développer avec des règles du jeu qui n’ont pas été faites pour soi. Il faut changer les règles. Et ça commence par avoir une voix dans les salles où elles se décident.
Éléonore Caroit devant la presse : la réforme comme condition
La ministre déléguée française a porté un message complémentaire mais essentiel : la réforme des institutions multilatérales, du Conseil de sécurité au G20, en passant par les institutions financières internationales, ne peut pas se faire sans l’Afrique autour de la table. Elle a insisté sur la nécessité d’avoir les banques de développement africaines comme partenaires à part entière de cette réforme, et non comme bénéficiaires passifs. Un positionnement qui, s’il se confirme dans les actes, marque une évolution réelle dans la manière dont la France conçoit la gouvernance mondiale.
Ce que cette ouverture dit vraiment
Ce sommet envoie un signal. Pas encore une solution, mais un signal fort. Celui d’un continent qui change de posture, et d’une relation France-Afrique qui cherche, laborieusement mais réellement, à changer de nature. La présence d’une vingtaine de chefs d’État et chefs de gouvernement, l’équilibre entre pays francophones et anglophones, la tonalité des discours, tout cela dit que quelque chose bouge.
Mais le vrai thermomètre ne sera pas dans cette salle. Il sera dans la vie de l’Africain lambda, celui pour qui ces décisions sont censées changer quelque chose au quotidien. C’est lui qui dira, dans les mois et les années qui viennent, si les discours de Nairobi ont tenu leurs promesses.
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